Genèse d’une sculpture — Sentinelle SVO, L’Homme au masque
Septembre 2008. Tunnel sous la Manche. Un grave incendie interrompt le trafic.
Aux informations télévisées, on annonce : « un camion a pris feu ».
À Calais, des masques sont entassés dans d’énormes poubelles, aux côtés de centaines de combinaisons jetables mises à disposition.
L’homme s’équipe d’un masque et d’une combinaison.
Le feu est enfin éteint.
Il peut se rendre sur les lieux du sinistre pour réparer.
Il emprunte le tunnelier de service, monte dans la navette. Seize kilomètres le séparent de la zone touchée.
Arrivé devant la lourde porte de sécurité, il attend.
La porte hydraulique s’ouvre lentement, sans bruit.
Tout est noir. Une forte odeur acre de caoutchouc brûlé lui parvient aux narines.
Vite, le masque.
Ses yeux s’habituent peu à peu à la pénombre. Quelques lampes fonctionnent encore, çà et là.
L’homme analyse rapidement la situation.
Ce n’est pas un camion qui a brûlé, mais toute la rame, sur 800 mètres.
Rien n’a résisté aux 1100 degrés Celsius : wagons, rails, camions, chargements, câbles d’alimentation, voûtes en béton — tout a fondu.
Sa tâche consiste à récupérer les débris dans des sacs, destinés à être stockés dans des containers pour expertise. Plus de 1000 tonnes.
Quatre heures passent. L’heure de la pause.
L’homme se dirige vers le tunnelier pour rejoindre l’air libre et s’alimenter.
— Stop ! Interdiction de quitter le poste. Vous devez faire vos huit heures en continu, lui crie un responsable.
L’homme au masque explique qu’il n’a ni nourriture ni eau, et qu’on lui a interdit de prendre sa besace.
Le responsable désigne des packs d’eau.
L’homme reprend dignement sa tâche.
Au terme de ses huit heures, le ventre vide, il rejoint le tunnelier et remonte dans la navette vers la sortie.
De retour à l’air libre, il chasse de ses mains les cendres accumulées sur lui.
Masque et combinaison doivent être jetés.
Il s’exécute.
Éreinté, l’homme m’appelle.
Moi, à l’autre bout du fil, je l’écoute.
Malika Khanfar
Sculpture contemporaine réalisée à partir du masque porté par « l’homme » lors de cet épisode.  |